La Danse, réquisitoire contre le storytelling ?

Sentiment mitigé devant le dernier documentaire de Frederick Wiseman, “La Danse, le ballet de l’Opéra de Paris”. Troublant, d’abord, parce qu’on parle ici d’art, de gens qui la pratiquent, et cela fait forcément appel à nos émotions. Perturbant, ensuite, parce qu’on ne sent aucune adéquation entre cette émotion, acheminée par le canal de la danse, et l’autre canal, le documentariste, son film. Le film n’est pas froid à proprement parler, mais Wiseman semble vouloir se détacher de cette émotion, la laisser brute, sans ajouter la sienne.

Pourquoi ? Passons rapidement sur la critique du film, qui n’a pas d’intérêt ici. On peut simplement s’étonner d’une question technique : le réalisateur semble vouloir également se détacher de la forme, de la question technique, comme ce nouveau cinéma qui filme flou et bancal, et dont il ne semblait pas proche jusqu’ici.

Tout ceci participe sans doute du même message. A bien des égards, il est clair à mon sens que le film de Wiseman est une réquisition contre le storytelling. Nous en reparlerons plus longuement dans un autre billet, je termine actuellement le livre de Christian Salmon, “Storytelling”, et j’aurai probablement (j’ai déjà) envie de tenter de l’élargir au champ journalistique. Pour l’heure restons sur Wiseman, et voyons comment il s’écarte des tendances actuelles.

Tendances actuelles, parce que Mediastorm ou son petit frère français Narrative, Honkytonk ou Ligne 4, s’impliquent essentiellement dans le storytelling. On a besoin d’un héros, d’une histoire. Comme la déclaration de foi, certes jolie, que “la petite histoire raconte la grande”. On s’y plie donc, parce que ça fait des sujets beaux à regarder, beaux à écouter, qui nous donnent l’impression de faire partie d’une humanité solidaire et compatissante, dans ses bonheurs comme dans ses horreurs. Je fais notamment référence au travail de Mediastorm sur le Nord-Kivu, extrêmement chargé en émotions.

Mais le point ici n’est pas de faire une critique du storytelling, simplement de garder à l’esprit ce qu’il est, ce qu’il transmet, pour étudier le discours de Wiseman :

  • A l’inverse des reportages très léchés, qui semblent tous droits sortis d’un studio de HBO (chaîne produisant des séries de fiction américaine, à l’image très travaillée, très chaude, aux couleurs un peu saturées), Wiseman se contente d’une caméra. Une autre pour filmer les spectacles, peut-être parce que la déconstruction de la forme a ses limites et qu’il a senti qu’il pourrait gâcher le travail artistique des danseurs en employant sa caméra à image très 80′s. Une caméra, un preneur de son parfois dans le champ (bon courage pour filmer dans une salle de danse, avec les miroirs partout), une netteté fréquemment transgressée (sur une image avec cinq plans différents, il a réussi à ne faire le point sur aucun !), une balance des blancs fluctuante, et une imprécision des mouvements systématique. On n’est pas ici dans l’idée d’un film formaté, rompu aux normes habituelles, que Wiseman maîtrise pourtant parfaitement. Quitte à être gênant parfois pour l’œil, dérangeant alors qu’on ne voit que du beau à l’écran.
  • A l’exact opposé d’un documentaire de Michael Moore, il n’y a pas de Wiseman dans “La Danse”. Il ne se met pas en scène, ne se raconte pas. N’intervient pas dans la construction, même. On dirait qu’il est là, intégré aux meubles (ce qui est apparemment un de ses traits de fabrique), et qu’il regarde, simplement. Comme s’il n’existait pas. Comme si ses personnages ne modifiaient même pas leur façon d’être en présence de sa caméra. Leur exubérance, leur timidité, leur travail, tout est apparemment naturel.
  • Contrairement à ces documentaires en Iran, en Afrique, sur les traders, sur les ouvriers chinois dans les mines de charbon, il n’y a pas de héros. Ni Wiseman, comme on l’a vu, ni aucun de ses personnages. Ils sont tous là, dans leur situation quotidienne. Aucun n’a de quête suprême, aucun ne connait de changement de situation, aucun n’a d’histoire au sens de la narration. Ils sont simplement, tendus dans des semaines qui se ressemblent, alternant cours, discussions sur leur avenir, déjeuners, spectacles, cours… Les longs et répétitifs plans de Paris, à l’origine de tant d’agacement dans la salle où j’ai vu le film (et à l’origine de tant d’agacement pour moi, car au bout de 2h30, l’accès au fond devient difficile tant on est irrité par tout ce qui semble lourdeurs, longueurs, défauts techniques), sont là pour le rappeler : on est dans le réel, pas dans une histoire, et tout ça ne s’enchaîne pas par le montage décidé arbitrairement par un homme (même si au fond il a décidé son montage), mais par le temps qui passe, la monotonie d’êtres monotones, qui assurent leur rôle social de danseurs comme d’autres sont traders ou boulangers.
  • La construction du film enfin. Peut-être est-ce un couac, ou peut-être ne l’ai-je pas remarqué assez tôt, et faut-il que je retourne voir le film (mais alors mince, je vais attendre quelques jours au moins). Mais il me semble au premier visionnage que la première partie du film (1h30) est un tout, construit du début à la fin, jusqu’au spectacle, et qu’ensuite s’enchaînent les plans déconstruits, sans trame. Peut-être est-ce l’effet de la fatigue, peut-être l’ennui aussi, car on s’ennuie un peu à la fin, peut-être une décision de Wiseman qui a fait changer le film à la moitié, sentant qu’il n’avait pas assez appuyé son message sur le documentaire, et qu’il était retombé dans une narration, au moins dans la construction. Peut-être plus certainement est-ce moi qui ai tenté de voir une construction, habitué que je suis au formatage du documentaire sous forme narrative, construite, et peut-être ai-je plaqué cette conception sur “La Danse” sans m’en rendre compte. En tous cas, passée la première heure et demie, le message est clair : vous n’êtes pas dans un fil rouge, dans une narration construite. Les plans se succèdent, et on croirait presque qu’il a tenu à mettre tous ses rushs à la suite du film pour ne pas les perdre.

Donc, vous l’aurez compris, ce film mérite sans doute une seconde lecture, pour donner plus de sens à ce message, et se débarrasser du fond (j’allais évidemment le voir avant tout pour la danse, je me suis attaché à ça avant de m’interroger sur le message du documentariste sur le documentaire). Mais en tous cas, cette vision du documentaire est intéressante. Si elle n’est pas nouvelle, elle est aujourd’hui d’autant plus d’actualité que le documentaire semble voué à évoluer vers le storytelling à tout crin. Parce que ça plait plus, que ça agace moins. Mais si quelqu’un d’autre a vu “La Danse”, peut-être me contredira-t-il, peut-être ai-je donné trop d’intention au lecteur. Il me semble pourtant que ce film a un aspect trop peu travaillé, et que ça ne cadre pas avec Wiseman. Ses tournages durent des années, ses montages des mois, et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il est minutieux. Alors soit on lui prête un début d’Alzheimer, mais aux dernières nouvelles tout allait bien, soit on estime qu’à 79 ans, il se pense en mesure de ne pas faire de films qui plaisent à tous, ou qui sont faciles d’accès (et les controverses autour de son œuvre tendent à montrer qu’il s’en contrefiche effectivement).

Il déciderait donc de livrer en grand sa vision du documentaire, comme chaque documentariste le fait forcément. Mais là, ce serait flagrant, une transmission de savoir, un avertissement pour l’avenir. Et contre le storytelling ?

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Classé dans Documentaire ciné & télé

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